
14 janvier 1934
« Je me sens tout à fait capable désormais de tenir un carnet de notes, qui ne contiendrait que le matériau non employé dans les romans, cette quintessence humaine qui s’évapore toujours, ce que la femme en moi peut saisir et aimer et qui n’a rien à voir avec la matière travaillée par l’artiste.
Je n’écrirai jamais ici quelque chose qui pourrait faire partie d’ « Alraune » ou du « Double », ou de mon roman. Je n’écris pas tout dans mon carnet de notes.
Or, je ne peux glisser le portrait de Rank dans aucun des livres que j’écris en ce moment - et ce portrait me hante, me trouble pendant que je travaille au roman. Il faut que ce portrait soit écrit.
Portrait de Rank* : Impression de finesse, de vivacité, de curiosité, de spontanéité. Le contraire des formules toutes faites, mécaniques, automatiques. Impression qu’il est toujours sur le point de créer, qu’il voit au-delà des détails au lieu de les prendre pour base. Le sentiment qu’il s’attache aux différences plus qu’aux ressemblances entre les êtres humains ; il a su exprimer en mots ce que j’avais moi-même pensé ; impression de vivre avec lui une aventure intellectuelle tout à fait unique. La flamme qu’il donne à tout cela, comme s’il ressentait comme moi l’immense ivresse que peuvent procurer les aventures, les explorations et les joutes de l’esprit. Il en retire de la joie. Cette intense activité mentale et cette joie m’ont aussitôt délivrée de mes obsessions des douleurs de chacun, de cet épouvantable nœud névrotique qui entraîne toutes nos facultés dans un cercle vicieux.
J’ai ressenti aussitôt une impression d’espace, d’air, de mouvement, une vitalité, une joie, la joie de deviner, d’observer, de détecter, la joie devant l’immensité de son esprit. La finesse, la dextérité, la puissance musculaire. Les brusques changements de ton de son esprit. Le rythme rapide de sa pensée, parce qu’elle est intuitive et subtile. J’ai confiance en lui. Je lui confie la vérité, ce qui m’arrive si rarement. Je veux vraiment lui offrir cela. Je sens chez lui une intelligence que la sensibilité a rendue clairvoyante. Je sens un artiste en lui. Je lui dis tout. Il ne me dissocie pas de mon travail. Au contraire. Il m’appréhende à partir de mon travail. Il sait déjà tout du conflit contre lequel j’ai eu à me débattre. Il sait que je voulais rompre avec Père et avec Hugo pour vivre courageusement avec Henry. Il sait que j’ai peur de la folie. Il sait tout du journal […]
Je suis complètement entre ses mains. C’est incroyable. Il m’a demandé de ne pas faire de commentaire sur l’analyse, car cela reviendrait à me mettre à l’abri. Il a si vite compris le rôle de refuge que jouait le journal, et aussi d’interlocuteur avec lequel je dialogue, ce qui me permet de résister à l’envahissement du moi. Il a compris à quel point le journal était une coquille protectrice, une arme défensive. Mais il a également compris qu’il contenait la vérité ; et cette vérité que je me sentais obligée d’exprimer quelque part, je pouvais la lui dire, à lui, parce que je l’avais écrite dans ce journal qui était désormais entre ses mains. Je parlais donc à Rank comme je parlais à mon journal […] Il m’a semblé qu’il avait aussitôt mis l’accent sur l’essentiel. Le journal et mon père - le lien entre les deux. Il s’est mis à me parler du thème du Double de manière très subtile, allant encore plus loin que dans son livre Don Juan : une étude sur le double, abordant le sujet sous des aspects très différents. A dit tout d’abord que j’avais écrit le journal afin de remplacer mon père, tout en imitant mon père, inconsciemment, en m’identifiant à lui. M’a dit que mes tendances lesbiennes étaient probablement plus imaginatives que physiques, qu’elles étaient dues à cette identification au père. Le journal est donc ce besoin de réparer une perte, de remplir un vide. Puis peu à peu, le journal devient dans mon esprit un personnage, que je confonds ensuite avec l’ombre, mon ombre** (mon Double !) avec laquelle je vais me marier… »
A.Nïn
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